Complices de M. Caecilius Metellus
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Nous avons déjà vu le cas de M. Caecilius Metellus qui fut puni par les censeurs de 214 et de 209 pour avoir proposé de quitter l’Italie après le désastre de Cannes en 216[1]. Les sources précisent qu’à ses côtés se trouvaient plusieurs conjurés que Scipion, d’après le récit traditionnel à sa gloire, contraignit également de prêter le même serment[2]. Les complices de Metellus sont présentés par Tite-Live comme de nobiles iuuenes (nobiles adulescentes dans la Periocha correspondante), nobilissimi par Frontin[3], et plus précisément comme des equites Romani par Valère Maxime. La tradition s’accorde pour faire de ces compagnons de Metellus de jeunes aristocrates qui, comme lui, accomplissaient leur service militaire[4]. Deux ans plus tard, Metellus, bien qu’il exerçât alors la questure, fut vertement blâmé par les censeurs pour avoir osé faire une telle proposition, et ses complices retinrent également leur attention. Tite-Live et Valère Maxime se font ainsi l’écho de la tradition qui affirmait que, comme Metellus, les complices avaient dû plaider leur cause et avaient été finalement privés de leur cheval public, changés de tribu et relégués parmi les aerarii[5]. La convocation devant les censeurs est présentée par Tite-Live comme s’il s’agissait d’un procès sans doute parce que les censeurs agissaient alors dans le cadre du regimen morum au cours de la recognitio equitum[6]. M. Atilius Regulus et L. Furius Philus estimaient que la faute de ces jeunes aristocrates était très grave puisqu’ils leur infligèrent la plus lourde sanction possible. Nous avons vu dans la notice consacrée à M. Caecilius Metellus qu’en réalité les jeunes gens souhaitaient peut-être reconnaître la défaite romaine pour entamer les négociations de paix avec Carthage[7]. Face à cette crise que traversait Rome depuis le début de la deuxième guerre Punique, les partisans de la guerre à outrance dont faisaient partie les censeurs décidèrent d’agir vigoureusement et firent un exemple comparable à celui des legiones Cannenses[8]. En assimilant la volonté de faire la paix au projet d’abandonner la patrie, le motif mis en avant s’apparentait à la trahison. Les censeurs les présentaient comme des déserteurs et proclamaient que ces jeunes gens renonçaient de façon symbolique à leur citoyenneté. Ils refusaient de défendre la patrie et d’accomplir leur devoir, ils se résignaient donc à abandonner la communauté. De ce fait, ils n’étaient plus dignes de participer à la vie de la communauté et encore moins de servir Rome avec le cheval public. Les censeurs entendaient faire passer un message en sanctionnant tout manquement aux devoirs militaires et toute manifestation de défaitisme. Toutefois, le peuple ne semblait pas en harmonie avec cet état d’esprit puisqu’il élut le chef des conjurés, Metellus, tribun pour 213[9]. En revanche, les textes de Tite-Live et de Valère Maxime sont assez confus à propos de la relégation des jeunes nobles dégradés par les censeurs dans les légions de Cannes astreintes à un service ignominieux en Sicile[10].
En 209 les censeurs infligèrent de nouveau des blâmes à ceux qui avaient participé au complot de Metellus[11]. Le récit de Tite-Live précise ensuite que les chevaliers servant dans les légions de Cannes furent également privés de leur cheval public[12]. Or les complices ne servaient-ils pas déjà dans les légions de Cannes et, surtout, n’avaient-ils pas déjà été privés de leur cheval public ? La structure du texte, plus particulièrement l’articulation entre ces deux phrases, laisse entendre que les censeurs agirent envers deux groupes distincts : d’un côté les complices de Metellus, de l’autre les chevaliers des légions de Cannes. Mais alors la répétition du blâme, en 214 puis en 209, est curieuse. Pourquoi P. Sempronius Tuditanus et M. Cornelius Cethegus décidèrent-ils de notare les chevaliers, c’est-à-dire de leur ôter le cheval public[13], alors que leurs prédécesseurs l’avaient déjà fait ? Si on considère que Tite-Live ne commet pas de confusion, trois hypothèses peuvent alors être envisagées. Soit l’absence de clôture du lustre en 213, en raison du décès de P. Furius[14], empêcha les mesures prises lors du census, telles que la relégation parmi les aerarii, les changements de tribu ou le retrait du cheval public, d’entrer en vigueur. Soit, les sanctions prises par des censeurs étant soumises à l’appréciation des censeurs suivants, Tite-Live indiquerait simplement ici que les censeurs de 209 reconduisirent les dégradations infligées en 214. Soit les censeurs de 209 furent plus sévères dans leur enquête et radièrent des individus qui avaient été innocentés en 214. Nous avons montré ailleurs que la non-clôture du lustre ne provoquait probablement pas la nullité du recensement et donc des sanctions prises[15]. En revanche, W. Weissenborn et H. J. Müller, dans leur édition de Tite-Live, remarquait à propos de ce passage que l’un des censeurs de 209, P. Sempronius Tuditanus, avait combattu à Cannes comme tribun militaire et que cela pouvait expliquer sa sévérité[16]. Ainsi, Tuditanus pouvait disposer d’informations qui prouvaient la culpabilité de chevaliers disculpés ou non interrogés en 214 ou, ayant une meilleure connaissance des faits, jugeait différemment leur comportement. Nous pouvons en conclure qu’en 214 la majorité des complices de Metellus furent dégradés par les censeurs (privés de leur cheval public, relégués parmi les aerarii et changés de tribu) et envoyés sur ordre du Sénat dans les legiones Cannenses[17] et qu’en 209 les quelques conjurés – Tite-Live parle de perpauci – qui avaient échappé au blâme furent sanctionnés par Tuditanus qui avait peut-être une meilleure connaissance des événements.
Il ressort de tout cela que la faute commise en 216 fut considérée comme très grave puisque non seulement les censeurs de 214 la punirent, mais également ceux de 209 qui renouvelèrent et étendirent les sanctions. Face aux difficultés de la guerre d’Hannibal, les Romains ressentaient le besoin de châtier ceux qui pouvaient affaiblir leur union sacrée[18] et qui, par leur défaitisme, pouvaient s’apparenter à des déserteurs. De la sorte les censeurs dégradèrent des individus qui avaient ostensiblement manifesté leur désir d’arrêter le combat et qui ne leur paraissaient donc plus dignes de participer à la vie publique au même titre que les autres citoyens qui faisaient preuve de plus de courage et de persévérance.
Tous ces chevaliers, dont certains étaient issus de familles nobles, perdirent non seulement leur rang mais aussi leur prestige. S’ils conservèrent certainement leur patrimoine, leurs descendants durent pâtir du déshonneur qui avait fortement diminué le capital symbolique de la famille.
[1] Cf. notice n° 3.
[2] Liv., 22, 53 et Perioch., 22, 11 ; Val. Max., 5, 6, 7 ; Front., Str., 4, 7, 39 ; Oros., Hist., 4, 16, 6 ; Vir. Ill., 49, 5-6.
[3] Front., 4, 7, 39.
[4] Nous avons déjà signalé que seul Orose présente une version différente où Metellus tenta de convaincre le Sénat de son projet d’abandonner l’Italie, version qui semble être une confusion avec la proposition de s’installer à Véies après le sac de Rome par les Gaulois.
[5] Liv., 24, 18, 3-4 ; Val. Max., 2, 9, 8.
[6] Cf. Bur 2018, chapitre 3.1.
[7] Cf. notice n° 3.
[8] Péré-Noguès 1997, p. 129.
[9] Cf. notice n° 3. Scullard 1973, p. 59-60.
[10] Liv., 24, 18, 9 et Val. Max., 2, 7, 15c.
[11] Liv., 27, 11, 14.
[12] Liv., 27, 11, 15.
[13] Sur le sens de notare voir Bur 2018, chapitre 4.5.
[14] Liv., 24, 43, 2-4
[15] Bur 2017.
[16] Weisenborn et Müller 1878, p. 34. Sur la présence de Tuditanus à Cannes, voir MRR, 1, p. 251.
[17] Ceux-ci avaient déjà perdu leur cheval public et n’étaient donc pas concernés par la radiation de l’ordre équestre infligée aux chevaliers survivants de Cannes par les censeurs de 209.
[18] Péré-Noguès 1997, p. 129 et 1998, p. 232.
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