C. Scribonius C. f. C. n. Curio [11]
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C. Scribonius Curion, né vers 84[1], est le fils du consul de 76[2], vraisemblablement censeur en 61[3], et le petit-fils d’un préteur contemporain des Gracques[4]. Issu de la noblesse, il appartient à la jeunesse dorée de l’époque, les barbatuli, dont il serait l’un des chefs de file[5]. Curion noua à cette époque une étroite relation avec Antoine que Cicéron, dans ses Philippiques, présente comme coupable et indigne de l’un et de l’autre[6]. Bien que déformant sans doute la réalité, cette invective devait s’appuyer sur des rumeurs suffisamment répandues voire sur des faits qui avaient pu faire scandale autrefois. Enfin, sa vie de dandy lui fit accumuler des dettes importantes[7].
Ses premières armes politiques furent le soutien en faveur de Clodius en 61, qui suscita un jugement sévère de Cicéron[8], puis l’obscure affaire Vettius[9]. À cette occasion, Cicéron le présente comme princeps iuuentutis. Cet éloge signale peut-être une prise de distance avec Clodius[10] et le souci de défendre l’honneur de Curion qui risquait d’être entaché par son implication. Il réussit à sortir indemne des accusations portées contre lui[11] et en profita certainement pour effacer les soupçons liés à son mode de vie. Pour préparer sa carrière politique, il devait rompre avec sa troupe de jeunes gens afin de ne pas être trop compromis[12].
Nous le retrouvons en 54 loin de l’Vrbs, en Asie, où il aurait été questeur, fonction la plus probable bien que non attestée dans les sources[13]. Il y resta jusqu’en 52 environ et, à son retour à Rome, il succéda à son père dans le collège des pontifes[14]. Il découvrit alors la Ville secouée par la mort récente de Clodius, dont il épousa la veuve, Fulvia[15], et le rapprochement de son vieil ami Antoine avec César. S’appuyant sur ses talents oratoires[16], il brigua l’édilité en 51 et donna des jeux somptueux en l’honneur de son défunt père afin de gagner les faveurs du peuple Romain. C’est à cette occasion que Curion, malgré les avertissements de Cicéron[17], contracta d’énormes dettes qui lui servirent notamment à financer la construction d’un théâtre mobile qui faisait l’étonnement de Pline[18]. Le montant astronomique de ses dettes était devenu un topos dès l’Antiquité. Leur remboursement par César aurait provoqué le changement de camp de Curion devenu tribun et qui devait jouer un rôle majeur dans le déclenchement de la guerre civile[19]. Valère Maxime parlait de soixante millions de sesterces[20] ! Cependant Curion, durant sa campagne pour l’édilité, avait d’abord approché César pour une aide financière mais avait été débouté[21]. Ses difficultés financières l’amenèrent sans doute à sauter sur l’occasion lorsqu’un tribun, Servaeus, fut condamné : il préféra dès lors briguer le tribunat et y fut élu pour 50[22].
L’activité de Curion durant son tribunat soulève de nombreux problèmes en rapport avec la succession d’événements aboutissant aux guerres civiles. Sans entrer dans les débats[23], retenons seulement que Curion passa dans le camp césarien au plus tard au début de l’année 50 comme l’atteste une lettre de Caelius à Cicéron, alors proconsul de Cilicie, datée de la fin février[24]. Aussi, lorsque les censeurs Ap. Claudius Pulcher et L. Calpurnius Piso Caesoninus entrèrent en charge à l’automne 50[25], le tribun Curion était-il connu comme partisan de César. Bien que la censure fût interrompue par les guerres civiles, ils eurent le temps d’accomplir la lectio senatus au cours de laquelle Claudius exerça avec enthousiasme le regimen morum : Salluste et C. Ateius Capito furent notamment exclus du Sénat[26]. À bien des égards, Curion pouvait apparaître dans la ligne de mire d’Appius. Toutefois Dion Cassius est le seul à nous indiquer que le censeur voulut le radier du Sénat mais qu’il se heurta à l’opposition de son collègue soutenu par le consul L. Paullus[27].
Tout d’abord, Dion Cassius utilise un verbe très concret pour désigner l’exclusion : ἀπαλείφω. Ce terme signifie d’après le Bailly « effacer » et correspond précisément à l’action des censeurs lorsqu’ils rayent le nom de l’album senatus. Si tant est que Dion Cassius choisit ce verbe à bon escient, il faudrait en conclure que Curion appartenait au Sénat et figurait sur l’album avant 50. Comme sa questure, qui aurait incité les censeurs à le sélectionner, datait d’après la censure de 55[28], il pouvait avoir été recruté comme jeune noble prometteur quoiqu’il n’eût pas encore revêtu de magistrature[29]. Cependant, Dion Cassius pouvait aussi utiliser ce verbe pour praeterire, effacer de la liste un nom qui avait été rajouté à cause du ius s. d. obtenu par la questure[30]. Dans tous les cas, Curion était menacé d’être humilié en n’étant pas choisi lors de la lectio senatus.
En revanche, il est surprenant que Caesoninus dût recourir au soutien du consul Paullus, parent par ailleurs du jeune homme, pour empêcher cette éviction, comme si son veto ne suffisait pas. Cette aide demandée par un censeur présenté comme timoré par la tradition, témoigne de la farouche volonté d’Appius de sanctionner Curion. Et, en effet, il n’abandonna pas son idée de blâmer Curion, peut-être par inimitié politique comme le soutenait J. Suolahti, mais aussi car les motifs ne manquaient pas. Nous avons vu que Curion avait eu une jeunesse décriée, marquée par des débauches, des dettes et une relation douteuse avec Antoine et que ses jeux l’avaient conduit au bord de la ruine[31]. En outre, si César avait effectivement renfloué les finances du jeune tribun, la corruption aurait atteint des extrémités telles qu’elle allait au-delà des pratiques traditionnelles tolérées. Appius pouvait reprocher à Curion ses excès et considérer que le jeune homme, dont la dignité avait été pour ainsi dire achetée par César, n’était plus digne de siéger au Sénat puisqu’il ne s’appartenait plus. Le don de César était plus qu’une simple aide financière, il avait sauvé Curion de la ruine et de la déchéance. D’une certaine manière, Curion avait vendu son intégrité à l’imperator. Claudius punissait ainsi les excès de jeunesse de Curion et les excès de sa corruption tout en saisissant l’occasion d’éliminer un adversaire politique.
Appius, empêché d’exclure Curion du Sénat, énonça toutefois les reproches qu’il lui faisait lors d’une séance du Sénat que Dion Cassius associe à la fameuse séance du 1er décembre 50, véritable ouverture des guerres civiles[32]. Le silence d’Appien sur cette affaire rend douteux un tel rapport mais ne permet pas de réfuter l’attaque faite par le censeur en pleine curie[33]. Rassembler les deux épisodes en une seule et même journée est vraisemblablement une simplification et une dramatisation de Dion Cassius. Claudius proclama donc devant les sénateurs l’opinion qu’il avait de Curion à une occasion indéterminée avant cette date. L’objectif du censeur restait le même : humilier Curion en le confrontant à ses mauvaises actions et accomplir ainsi sa tâche de regimen morum. En agissant de la sorte, Claudius contournait le veto de son collègue et tentait d’amoindrir la dignité de Curion[34]. En tant que censeur, les sénateurs pouvaient accepter, et éventuellement louer, une telle persévérance, mais il ne semble pas qu’il y ait eu de conséquences concrètes. Au mieux, Claudius espérait peut-être que le Sénat manifestât son désaccord avec le veto de Caesoninus et le contraignît, par son autorité, à le retirer. En aucun cas Claudius ne pouvait soumettre à la discussion la dignité de Curion devant le Sénat comme l’historiographie le suppose parfois[35].
Cependant, le récit de Dion Cassius rapporte que Curion aurait malmené Claudius à la suite de cet exposé humiliant. L’incident aurait donné lieu à une procédure à son encontre initiée par le consul Marcellus qui présidait sans doute la séance. La procédure reste très floue et « l’acquittement » de Curion nous empêche de connaître les conséquences d’un tel vote. Nous pouvons toutefois supposer qu’il s’agissait d’un vote d’exclusion contre un membre qui avait enfreint les règles sénatoriales en commettant une atteinte à la maiestas qu’incarnait le censeur Claudius. C’est du moins ce que laisse entendre la formule utilisée par Dion Cassius, ἐπί τε τῷ Κουρίωνι. En outre, en obtenant la condamnation et l’exclusion de Curion, les pompéiens espéraient affaiblir la situation de César en l’associant à un tel individu et en lui faisant perdre un tribun fidèle. La sacrosanctitas du tribun était peut-être au cœur du problème : un tribun pouvait-il être puni pour avoir malmené un sénateur ou était-il protégé par son immunité ? Il faudrait donc voir ici un des premiers exemples de l’auto-épuration du Sénat, érigé en tribunal chargé de juger ses membres agissant contre la dignité de l’ordre et en désaccord avec ses règles[36].
Bien que Curion fût l’objet de scandales dans sa jeunesse, que sa relation avec Antoine fît jaser de même que ses dettes et leur éventuel rachat par César, il parvint à éviter le blâme censorial grâce à l’intervention du censeur césarien Caesoninus. L’année suivante, en 49, il commandait des troupes en Afrique contre les pompéiens et fut finalement tué dans des combats contre Juba[37].
Son fils, Scribonius Curio[38], né de Fulvia en 50, fut tué en 31 par Octavien, selon Dion Cassius, parce qu’il pouvait revendiquer l’important soutien de son père à César[39]. Il semblerait donc qu’en 31, Curion était resté dans les mémoires avant tout comme le fidèle partisan de César et que les reproches du censeur Claudius, réactualisés par les nombreuses allusions à sa relation avec Antoine dans la deuxième Philippique[40], n’avaient pas terni son image au point de rendre la position de son fils difficile.
[1] Sumner 1973, p. 148, n° 219.
[2] F. Münzer, RE, 2A/1, 1921, col. 862-867, n° 10 s. v. Scribonius.
[3] MRR, 2, p. 179.
[4] F. Münzer, RE, 2A/1, 1921, col. 861, n° 9 s. v. Scribonius ; MRR, 1, p. 521 pour la préture.
[5] Cic., Att., 1, 14, 5 (13 février 61) ; Cic., Att., 1, 16, 1 (fin juin ou juillet 61). Cf. Dettenhofer 1992, p. 37-38.
[6] Cic., Phil., 2, 3 ; 44-45 ; 50 ; 86 et Att., 1, 14, 5. Voir aussi Plut., Ant., 2, 3-4 qui s’en inspire.
[7] Vell., 2, 48, 3. Cicéron (Phil., 2, 45) parle aussi de la demande de Curion de six millions de sesterces faite à son père pour Antoine.
[8] Cic., Att., 1, 16, 1 (fin juin ou juillet 61).
[9] Cic., Att., 2, 24, 2
[10] Dettenhofer 1992, p. 43.
[11] Gruen 1974, p. 95-96.
[12] Gruen 1974, p. 38 supposait que Curion avait mis à la tête de sa bande Calvus pour prendre ses distances.
[13] MRR, 2, p. 224 et p. 227 n. 4 ; MRR, 3, p. 186.
[14] Rüpke 2005, 1, p. 132 et 2, p. 1267-1268, n° 2997.
[15] Cic., Phil., 2, 11.
[16] Cic., Brut., 280.
[17] Cic., Fam., 2, 3, 1.
[18] Plin., nat., 36, 116-120. Curion voulut également faire figurer de nombreux animaux exotiques : Cic., Fam., 8, 9, 3.
[19] Vell., 2, 48, 4 ; Plut., Pomp., 58, 2 ; Caes., 29, 3 ; App., BC, 2, 26 ; Tac., Ann., 11, 7 ; Suet., Iul., 29, 2 ; D.C., 40, 60, 3.
[20] Val. Max., 9, 1, 6, qui exagère probablement. Velleius Paterculus parlait quant à lui d’un don de cent mille sesterces, mais ce cadeau de César pouvait ne pas correspondre à la somme des dettes de Curion.
[21] Cic., Fam., 8, 4, 2.
[22] Voir MRR, 2, p. 249 ; Linderski 1972, p. 186-187.
[23] L’historiographie traditionnelle considérait, en suivant les sources, que Curion avait été acheté, comme de nombreux autres sénateurs, par César. Contra Lacey 1959 et 1961 a entendu réfuter cette corruption et proposa l’idée d’une indépendance du jeune homme. Enfin Virlouvet 1994, p. 76 a soutenu que le mariage de Curion avec Fulvia, veuve de Clodius, ne pouvait que proclamer que, malgré ses origines familiales, Curion se rapprochait des populares.
[24] Cic., Fam., 8, 6, 5.
[25] MRR, 2, p. 247-248 et Suolahti 1963, p. 488-489.
[26] Voir notices n° 31 et 32.
[27] D.C., 40, 63, 5.
[28] MRR, 2, p. 215 et Suolahti 1963, p. 477-483.
[29] Rich 1976, p. 128-137.
[30] Cf. Bur 2018, chapitre 4.2.3.
[31] Schmähling 1938, p. 143.
[32] D.C., 40, 64.
[33] App., BC, 2, 26-30.
[34] Cela rappelle le procédé utilisé par Scipion Émilien qui avait proclamé Licinius Sacerdos comme parjure Cf. notice n° 59.
[35] Ainsi Bonnefond-Coudry 1989, p. 42 qui parle d’acquittement de Curion par les sénateurs.
[36] Cf. Bur 2018, chapitre 8.
[37] MRR, 2, p. 263-264 corrigé par MRR, 3, p. 186 : Curion serait un legatus pro praetore mais il se serait présenté comme propréteur.
[38] F. Münzer, RE, 2A/1, 1921, col. 861, n° 7 s. v. Scribonius.
[39] D.C., 51, 2, 5.
[40] Cic., Phil., 2, 3 ; 44-45 ; 50 ; 86.
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